Espaces de vie : musées
Ils sont tout à la fois récipients et enveloppes, ont du contenu et des fonctions, sont manifestations d'idées et d'intentions. Les espaces sont des mises en scène avec une présence physique et se retrouvent alors en interaction avec tous leurs utilisateurs. Ils ont été créés dans un but particulier, influencent – et vice versa – la perception de leurs utilisateurs, générant de cette façon de nouvelles réalités.
Dans notre feuilleton actuel d'Office.Info, nous cherchons des espaces dotés d'une identité particulière et nous nous demandons comment ils sont conçus et comment ils stimulent. Notre point de départ : les musées, lieux dits de cérémonie où se croisent la conscience culturelle archivée et le goût de l’aventure.
Ce n'est pas pour rien qu'on dit que les espaces ont du caractère. Peu importe si nous y travaillons, étudions, enseignons, communiquons, si nous nous y entretenons ou si nous voulons nous y détendre – l'espace « créé » dans un certain but fait en règle générale référence aux particularités des utilisateurs et de leurs activités. S'il « fonctionne » c’est là une toute autre question et cela dépend aussi du fait s'il nous touche émotionnellement. L'efficacité est, en fin de compte, non seulement la racine carrée de la hauteur d'espace + couleur des cloisons + surface utile.
Avec les yeux de l'observateur
Bien sûr, les musées sont d'une complexité particulière. En général, l'architecture est déjà extraordinaire et marque durablement les attentes des visiteurs, avant même qu'ils ne soient encore entrés dans le musée. Les édifices des musées contemporains sont vraiment spectaculaires, comme ils ne l’ont encore rarement été dans les siècles précédents et réclament – conscients de leur valeur – une certaine estime et amènent à des débats publics. Le MoMA de Yoshio Taniguchi à New York, le Musée des Confluences de Shigeru Ban et Jean de Gastines à Lyon, le Louvre de Jean Nouvel à Abu Dhabi ou le Museumsquartier (quartier de musées) d'Ortner & Ortner à Vienne – le musée est tout à la fois œuvre d'art et objet architectural de prestige. Mais comment se comporte-t-il vis-à-vis des œuvres d'art, des visiteurs et tout simplement en tant que lieu de travail ? Est-ce qu'il répond aux exigences actuelles ou est-ce que ses fonctions traditionnelles se trouvent toujours en premier plan ? Une chose est sûr : le musée est depuis toujours un lieu rempli d'une atmosphère toute particulière et de défis extraordinaires à relever.
Contemplation ou vécu ?
L'espace se présente – calme et tranquille – sous une lumière jaune qui entre de façon tamisée par les hautes fenêtres, réfractée par les stores, s'étalant précautionneusement sur le parquet et sur les bancs rembourrés. Les tableaux sont accrochés aux murs de couleur lilas. Un silence agréable règne à la ronde. On entend de temps en temps au loin des bruits de pas. Ron aime ses heures matinales, quand encore peu de personnes ont trouvé le chemin du musée. Il semble qu'ici, le temps prend un rythme différent et oublie le grouillement du monde extérieur – dans un souci attentif de créer de l'espace pour permettre aux idées de s’épanouir progressivement.
Des projets avec une mission toute particulière
Le concept du musée trouve ses origines dans le grec ancien. Dans certains lieux, on rendait hommage aux muses, déesses protectrices de l'art, de la culture et de la science. D'après notre compréhension du terme « musée », le premier bâtiment fut le Musée du Capitole à Rome, fondé en 1471 par le pape Sixte IV, juste avant que le Musée du Vatican ait rendu sa collection de sculptures accessible au public de la classe supérieure en 1506. Mais déjà à partir du 18ème siècle, la construction de musées comptait parmi les projets les plus importants pour des architectes renommés. Le Kunsthistorisches Museum (musée de l'histoire de l'art) et le Naturhistorisches Museum (musée de l'histoire naturelle) à Vienne, par exemple, construits de 1871 à 1891 sous l'élaboration de Gottfried Semper et Carl von Hasenauer, dans le style de la Renaissance italienne, sont des bâtiments monumentaux et somptueux. Même le visiteur d’aujourd’hui est impressionné par les halls d'entrée, les cages d’escalier et les merveilleuses coupoles, qui donnent non seulement une atmosphère de grandeur et de majesté, mais symbolisaient déjà à leur époque une déclaration politique et un devoir éducatif.
L'architecture historique marque l'apparence des objets du musée jusqu'à encore une bonne partie du 20ème siècle. Mais par la suite, une nouvelle joie et un nouvel enclin à l’expérimentation sont venus rafraîchir l'architecture des musées. Et les architectes en vogue tels que Hans Hollein, Daniel Libeskind, Frank O. Gehry, Zaha Hadid, Mario Botta, Tadao Ando, Jean Nouvel ou Renzo Piano ont créé ou créent des lieux culturels inédits et sensationnels, qui font fonction de porteurs d'image pour des villes entières. Parfois, ces lieux culturels sont même planifiés et construits avant même d’avoir déterminé leur conception au niveau du continu. Un bon exemple pour cela est sans aucun doute le Jüdisches Museum Berlin (musée juif à Berlin), conçu par Daniel Libeskind. Au cours des deux premières années de son ouverture en 1999, on a comptabilisé 350 000 visiteurs – et ce, bien que le bâtiment ait toujours été vide. Dès le début, on ne pouvait se dérober à la fascination de ces espaces en majeure partie asymétriques, dont l'optique intransigeante se constituait uniquement de surfaces et de coupures de ces surfaces.
Ceci n'est pas un musée
Le musée Solomon R. Guggenheim à New York, conçu par Frank Lloyd Wright dans les années 40 et inauguré en 1959, est considéré comme la première construction moderne de musée qui a considérablement marqué l'image de l’architecture des musées contemporains. La mandante, Hilla von Rebay, écrivait à Wright : « Je veux un temple de l'esprit, un monument. » Et c'est exactement ce que ce musée est devenu.
L'immeuble s'élève comme une spirale qui s’ouvre en son sommet. À l'aide de l'ascenseur, le visiteur arrive jusqu'au-dessous la coupole vitrée. 'À partir de là, on descend tranquillement la rampe en forme de spirale. Les œuvres d'art exposées sont pour ainsi dire des compagnes de route. Mais la construction ne se limite pas juste à cela : le bâtiment rond est ouvert vers l'intérieur, ce qui, d'une part, crée une atmosphère généreuse et agréable, et de l'autre permet d’avoir une vue sur les autres étages, de sorte à développer des liaisons spirituelles à travers l'espace – et à travers les temps qui y sont représentés. De plus, avant de descendre le couloir principal, des galeries sont structurées en différentes subdivisions accessibles depuis ce couloir. Cette division de l'espace est inspirée des agrumes avec leurs membranes. Dans tout l’immeuble, une grande part de l’inspiration provient de la nature et des formes organiques, créant ainsi un lien direct avec le Central Park qui entoure le musée – non seulement en termes d'espace, mais aussi d’un point de vue thématique.
Le bâtiment a recueilli de nombreux éloges, mais également de fortes critiques, surtout de part des artistes et des critiques d'art faisant remarquer qu'il était absolument inapproprié comme musée, car il dominait et donc éclipsait l'art exposé. Wright, en revanche, voyait dans son concept une belle symphonie entre l'architecture et les Beaux Arts, comme elle n'avait encore jamais existé dans le monde de l'art.
Sensé et multifonctionnel
Non seulement l'exigence architecturale tendant vers une plus grande individualité, mais aussi les méthodes de présentation et les champs d'activité des musées se sont considérablement modifiés. Les surfaces d'exposition se sont agrandies au cours des derniers siècles. Les musées modernes disposent de halls d'entrée généreux, de cafés, de boutiques de souvenirs, d'espaces de détente, de bibliothèques, de zones de famille et, bien sûr à condition que cela soit possible, d'espaces extérieurs. En font partie les théâtres, les restaurants et les salles de présentation, de réunion et de conférence. Dans la récente (ré)ouverte de la Art Gallery of Alberta à Edmonton au Canada, l'architecte Randall Stout a créé, par exemple, une « nouvelle vision », qui offre des espaces élargis et, en même temps, convainc de part son architecture dite sensible : une grande façade vitrée, des formes courbées ressemblant à des boucles, une terrasse avec des sculptures, une zone lounge « flottant » dans l'espace. La visite représente une véritable aventure, le musée un lieu vivant qui attire les visiteurs et où on aime passer du temps. Et l'art exposé n'est non plus laissé-pour-compte : la surface d'exposition a été presque doublée par rapport à l'ancien immeuble.
Ce qui ne fait que suivre l’une des tendances les plus significatives du moment. Le changement, l'interaction, la flexibilité, assistés par une diversité médiatique et par de grands moyens techniques, transforment l'espace du musée en une véritable scène créative où les rencontres les plus différentes ont lieu. Les concepts performants et simulés de l'espace placent l'expérience sensorielle et émotionnelle au centre de tous les intérêts et vont main dans la main. Volontiers pour obtenir un résultat pluridisciplinaire.
Culturtainment...
Là où un musée fonctionne, plusieurs peuvent aussi fonctionner. Cette idée du « culturtainment » moderne fuse, comme cela arrive très souvent, sur la péninsule arabe. Sur l'île Saadiyat Island à Abu Dhabi, aux Émirats arabes unis, un secteur culturel entier est en train de se développer, incluant des lieux culturels gigantesques dotés des noms à l’envergure internationale : le Louvre Abu Dhabi, conçu par Jean Nouvel, se présente comme un regroupement d'immeubles sous un toit semi-transparent. De plus, le musée Guggenheim Abu Dhabi est en train de naître (veuillez lire à ce sujet notre interview avec Verena Formanek, Senior Project Manager ); conçu et construit – comme il l’a déjà été à Bilbao – par Frank O. Gehry, en forme de parallélépipèdes rectangles, de prismes et de cônes imbriqués. Les deux musées vont être des joyaux architecturaux spectaculaires, reprenant des éléments de l'architecture régionale traditionnelle pour interpréter le modernisme.
Le musée Zayed National Museum des architectes Foster + Partners qui est également en construction à Saadiyat s’est inspiré de la fauconnerie, un puissant symbole aux Émirats arabes unis. Les cinq tours s'élèveront en forme inclinée d'ailes comme si elles sortaient du sol. Tadao Ando, connu pour son langage architectural monastique et austère en béton décoratif, a conçu le quatrième musée – le Maritime Museum – s'inspirant des boutres, ou dhows, les voiliers traditionnels des commerçants arabes. D'autres constructions sensationnelles sont planifiées entre autres de la main de Zaha Hadid et Hani Rashid.
... versus retrait
Bien sûr, l'objection dispose également d’une certaine force de persuasion. En Italie, par exemple, on est d'avis que l'art ne doit être séparé de son contexte originel, mais rester dans l'environnement architectural qui est à son origine. Une liaison fondamentale entre collection, espace historique et architecture du musée est alors privilégiée. L’architecture doit rester en l'arrière-plan, comme cadre fonctionnel et rester de préférence neutre. Un exemple traditionnel est le musée Museo Castelvecchio à Vérone, conçu par Carlo Scarpa. De la même façon, le Musée national d'art romain à Mérida en Espagne tente de mettre en scène un environnement qui serait le plus authentique possible. Les pièces d'exposition sont mises en valeur sur une construction de béton de Rafael Moneo, recouverte de briques. Il reprend plusieurs éléments de l'architecture romaine et les utilise pour développer son langage architectural contemporain. De cette façon, le musée et la collection se réunissent pour former une unité unique que le visiteur peut percevoir comme un chef-d'œuvre global.
L'espace du musée permet donc, comme le montre notre tour d'horizon, des interprétations variées et d'innombrables possibilités de conception. Qu'importe s'il s'agisse d'une observation discrète ou d'une expérience interactive ; de témoigner et d'apprendre ou d'une situation expérimentale de laboratoire ; d'un spectacle narratif ou de performance – l'expérience de l'espace est, en fin de compte, le déclencheur émotionnel qui permet à toutes les intentions d’en venir à l'essentiel et de réaliser le concept. – Ou peut être pas. Passionnant !
Ronnie Sambor / Brigitte Schedl-Richter





