Brève histoire de la chaise
Qu’il trône, qu’il rampe, qu’il saute, qu’il s’agenouille, qu’il s’allonge ou qu’il s’attable – l’homme connaît de multiples façons de prendre place. Le fait de s’asseoir sur des chaises n’est présent dans notre culture que depuis environ 150 ans car avant c’était encore un privilège des souverains. Nous allons suivre l’histoire de la chaise de son statut de symbole jusqu’à l’objet de la vie quotidienne.«Avant l’invention de la chaise, il y avait le trône, et avant le trône l’homme devait devenir sédentaire», écrit l’historien des civilisations, Hajo Eilckhoff, pour décrire la naissance de la chaise. Il explique également que les premières représentations connues d’hommes en position assise datent de l’Egypte ancienne. Il s’agit là de la première forme du trône : des sièges représentatifs raides devant démontrer la position du souverain, personne privilégiée et symbole incontournable de la société. Ce sont sans exception des meubles de palais liés à un culte – on y mange pour faire la démonstration de son pouvoir, mais ce n’est pas une position permanente. Un privilège que les empereurs et les rois se sont longtemps réservés.
Le clergé conquiert la chaise
Alors que durant les premiers temps de la chrétienté on se couche encore sur des tables, la position assise est adoptée dans les coutumes religieuses avec l’extension de la chrétienté. Outre les anciens de la paroisse, qui peuvent alors s’asseoir durant les offices religieux, les prêtres ont bientôt droit à avoir un siège dans l’église. Au 10e siècle, la position assise est introduite dans les cloîtres avec l’apparition des stalles et elle est même recommandée durant les lectures.
La première «véritable» chaise en occident, le premier siège «non consacré», est la chaise profane. Celle-ci date du 14e siècle sous forme d’un siège sur lequel peuvent prendre place les représentants des guildes, patronages et corporations le long du mur de l’église. Le fait de s’asseoir sur des chaises est encore à cette époque considéré comme un privilège.
La grève du siège de la bourgeoisie
La réforme apporte avec elle un changement fondamental. La bourgeoisie considère comme un privilège élitaire que les moines puissent s’asseoir dans le chœur : les parois et les armoires du chœur sont abattues et chaque personne prend place sur les sièges du chœur. En s’asseyant sur des chaises, la bourgeoisie s’attribue ainsi des privilèges royaux, ce qui la distingue des couches inférieures de la population dans la mesure où celles-ci ne disposent pratiquement pas de chaises. La montée en puissance des négociants et commerçants multiplie également les tâches administratives, ainsi sont nées les premières «professions assises». La position assise devient alors une position de plus en plus fréquente dans pratiquement toutes les couches sociales de la société.
La position assise à l’époque baroque
L’époque baroque et rococo représente une nouvelle ère pour les sièges. Un véritable feu d’artifice de variations de chaises se fait jour, les chaises s’ornent de marqueteries et de matériaux précieux. Les capitonnages et le luxe font un triomphe à la cour du roi de France. Même dans les maisons bourgeoises bien situées, les chaises font désormais partie des éléments indispensables. Les chaises de l’époque rococo restituent dans la forme et la matière l’exubérance de cette période.
L’année 1743 constitue une date importante pour la branche du meuble : la France est le premier pays qui fixe l’obligation d’apposer une estampille sur tous les meubles. A partir de cette date, il est désormais possible de connaître la date de fabrication et le fabricant du mobilier.
Elégance sobre
Le néo-classique apporte un nouveau changement dans les formes. Des lignes droites ou arrondies remplacent des entrelacs frivoles. La chaise à barreaux et la chaise à damier deviennent un classique.
Le siècle de Michael Thonet
Au 19e siècle, Michael Thonet révolutionne l’histoire du siège. La technique de cintrage du bois était déjà connue à cette époque et était surtout utilisée dans la construction navale. Thonet transpose cette technique dans la fabrication de chaises et lance avec son «siège Thonet No 14» la production de chaises à l’échelle industrielle.
La chaise Thonet se composait de bâtons en bois de hêtre qui étaient formés en différents éléments dans des appareils de cintrage au-dessus d’un bain de vapeur puis vissés entre eux. Cette chaise, stable et élégante, conquiert tous les espaces de vie : cafés, salons, salles de réunions et même les ateliers sont équipés de la chaise Thonet. Entre 1870 et 1930, 50 millions d’exemplaires de la « chaise du peuple » sont fabriqués.
Le siècle des designers
Le 20e siècle est surtout marqué par la recherche de nouveaux matériaux. Le métal joue un grand rôle dans cette nouvelle quête et le tube d’acier s’impose dans la production de chaises. En 1925, le directeur du Bauhaus, Marcel Breuer, conçoit la chaise Wassily, dont l’assise est supportée pour la première fois par des patins. L’architecte néerlandais, Mart Stam, présente en 1927 la première chaise en tubes d’acier connue sous le nom de «chaise oscillante», qui ne comporte pas de piètement arrière.
Par la suite, l’entreprise Thonet est à nouveau au cœur des développements de l’époque. Poursuivant sa production de meubles en bois cintré, elle commence dans les années 30 la production de masse et la commercialisation dans le monde entier des chaises en différentes variantes. La marche triomphale de la chaise ne connaît plus de fin.
Les sièges deviennent un objet central dans les appartements modernes, un objet de design, sur lequel nombre d’architectes et de designers de renom se penchent. Certains architectes doivent même bien plus leur gloire à la production en masse de sièges qu’aux ouvrages qu’ils réalisent – pour ne citer que quelques exemples : la Barcelona Chair de Mies van der Rohe ou la Chaise longue de Le Corbusier.
Hanna Müller





