Une vie dans la grisaille ?
Vive les nuances !
Bien souvent, on a tendance à reprocher à l’architecture moderne et à l’urbanisme contemporain d’évoluer dans la grisaille. Quelle mauvaise interprétation ! Jamais un ton de gris n'est identique à un autre, cette couleur se déclinant bien au contraire dans une multitude de nuances.
Un honnête plaidoyer pour une « non-couleur » définie.
Pourquoi parle-t-on de couleur qui n’en serait pas une ? S’agit-il effectivement d'une non-couleur ? Au diable les désignations approximatives ! Couleur ou pas couleur – il est vraiment étonnant que le gris déclenche de telles acrobaties linguistiques et que ses qualités visuelles soient généralement perçues de façon négative par l'observateur moyen.
Saviez-vous que l’œil humain peut identifier spontanément près de 500 nuances de gris ? Il est vrai que le gris n’est pas une couleur spectrale et est généré par un mélange de couleurs stimulant avec la même intensité les récepteurs de l’œil. Si les proportions des couleurs de base (jaune, rouge et bleu) sont identiques, on obtient du gris. Il est donc plus facile d’arguer de son équilibre harmonieux – oublions le soi-disant ennui !
Côté linguistique, l'adjectif « gris » et les termes dérivés sont d’une richesse insoupçonnée… Il est évident que certains mènent une vie grise et font grise mine dès les premières heures du jour... pourquoi ne stimulent-ils pas plutôt leurs cellules grises ? L’histoire fourmille quant à elle d’éminences grises avides de puissance, mais elle ne nous dit pas si elles avaient toutes la tête grise… Ailleurs, la zone grise nous intrigue, tout comme les gris-gris, et nous incite peut-être à soulever un voile... gris de poussière. Sans oublier les seniors se considérant comme des « panthères grises » alors qu'ils ont enfin atteint l'âge où ils peuvent remettre au placard leurs costumes gris – et contribuer à stimuler la croissance de la consommation – une perspective grisante… Mais on dit bien que tout n’est que grise théorie. La réalité semble être bien plus bigarrée...
Un fait est en tout cas certain – le gris domine notre quotidien ! Pas seulement parce qu'à l'approche de l'hiver, le mauvais temps arrive et que des brouillards gris couvrent l'Europe. Si je peux vous donner mon avis – le gris est une couleur de base idéale, un catalyseur illuminant son environnement. Le gris transforme les couleurs voisines en accents, renforce les contrastes et polarise la perception. Quel facteur pourrait-il mieux accompagner chaque dimension de l'aménagement spatial ?
Prenons le béton par exemple, souvent cité à titre d’exemple négatif pour les tristes paysages urbains et matière première la plus utilisée dans le monde entier : la connotation de laideur qui lui est associée depuis les années 70 n’a depuis longtemps plus rien à voir avec son potentiel visuel et substantiel. Créateurs et architectes d’aujourd’hui découvrent que le béton est un matériau polyglotte décliné en une multitude de finitions. Flexibilité des formes et multiplicité des moyens d'expression, voire béton translucide générant, grâce à des conducteurs optiques passifs en plastique, des jeux d'ombres raffinés – l'ennui n'est plus de mise, les stéréotypes non plus. Le Mémorial de l'holocauste de Berlin nous fournit un exemple saisissant tout comme le musée des sciences «Phaeno» de Zaha Hadid à Wolfsburg.
Comment pourrait-on encore parler de gris uniforme ?
Je propose donc de considérer désormais l’adjectif « gris » comme une base ouverte sur l'harmonie et la perspective et acceptant toutes les nuances.
Brigitte Schedl-Richter




